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mercredi 5 juin 2019

Les bracassées- Marie-Sabine Roger


Quelques infos:


Édition: Le Rouergue
Date de parution: août 2018
Pages: 315

Mon avis


Fleur vit seule dans son appartement avec son chien Mylord. Agoraphobe, elle ne sort que pour ses séances avec son thérapeute et étouffe ses angoisses à coup de Zenocalm et Placidon.
Harmonie est une jeune fille atteinte du syndrome de Gilles de la Tourette. Ses gestes désordonnés et sa coprolalie suscitent au mieux le rire, au pire la peur. 
Ces deux femmes vont se rencontrer et nouer une amitié improbable auquel se rattachera toute une galerie de personnages inclassables, eux aussi mis au ban de la société à cause de leur singularité.

"Toutes les deux nous sommes d'une espèce en voie de progression, l'espèce de celles et ceux qui nichent dans des caches, se terrent dans des trous de hobbit, vivent dans des bocaux étiquetés Obésité morbide Syndrome de Machin ou Maladie de Truc. Nous sommes de l'espèce des paumés inclassables condamnés pour survivre à se faire oublier."

Marie-Sabine Roger et moi, c'est une grande histoire. Depuis ma rencontre avec La tête en friche, je suis tombée sous le charme de sa plume et j'ai dévoré tous ses romans. Je me suis donc plongée avec bonheur dans son dernier livre.
Et là aïe! Ça coince, la magie n'opère plus. De quel côté vient cette faiblesse: de moi? D'elle? Je ne peux me résoudre à abandonner alors je persiste. Et soudain, la voilà la petite étincelle. Je retrouve ses mots magiques, son sens inégalé de la formule...et je commence à comprendre tout le travail stylistique que Marie-Sabine Roger a effectué pour que l'on s'imprègne des personnages. Certes il faut s'habituer au monologue barbant de Fleur, aux insultes d'Harmonie mais plus elles avancent et créent des liens avec le monde qui les entoure, plus elles se débarrassent de leurs tics et leurs manies. Au final, ce qui me dérangeait quand j'ai entamé ma lecture m'est apparu alors comme l'une des forces de ce roman car il met en évidence toute la progression des personnages.

C'est une belle leçon de tolérance que nous livre là Marie-Sabine Roger. Elle aborde avec humour et légèreté des sujets graves et elle éclaire d'un regard optimiste des situations désespérées.

"On ne peut voir le monde qu'avec ses propres yeux mais on peut distinguer le beau dans le disgracieux, le sublime dans le grotesque, l'immense dans le minuscule. Ne voir que si nous dérange c'est du temps perdu sur le bonheur."

Toute l'essence de ce livre est résumé dans cette phrase. C'est une histoire qui redonne foi en le genre humain et offre un remède efficace et nécessaire contre l'intolérance.



dimanche 21 avril 2019

Toutes les histoires d'amour du monde - Baptiste Beaulieu



Quelques infos:


Édition: Mazarine
Date de parution: Octobre 2018
Pages: 478

Mon avis:


Moïse est mort à plus de 90 ans. Son fils Denis trouve dans une vieille malle trois carnets dans lesquelles, consciencieusement, Moïse écrit des lettres à une inconnue, Anne-Lise, dont personne dans la famille n'a jamais entendu parler. Il faut dire qu'il n'était pas vraiment bavard Moïse, plutôt du genre taiseux, froid et distant, même avec ses proches.

"Parfois, Moïse nous disait bonjour, mais se souciait-il vraiment de la qualité de nos journées? Absorbé dans ses pensées, il disait des phrases comme:" Je vais sortir le chien". Puis il partait, mais il rentrait, il avait oublié le chien. Il repartait, et c'était la balade, puis c'était le fauteuil, et c'était sa musique. Comme tu habitais tout seul ton corps, grand-père, et tout seul ton fauteuil, tu habitais tout seul avec nous."

Bouleversé par cette découverte, Denis fait un malaise cardiaque. C'est son fils Jean qui prend alors le relais et part sur les traces d'Anne-Lise. Curieusement, entre eux aussi, la communication passe difficilement et ils trouveront dans cette quête un moyen d'éviter que l'histoire familiale ne se répète et d'apaiser leur relation.

La couverture est magnifique, le titre alléchant et les critiques élogieuses. Ce livre avait tout pour m'attirer. Le début a été difficile, il m'a fallu arriver à un bon tiers du livre pour réellement me plonger dans l'histoire. Je crois que je suis passée à côté de la partie contemporaine et notamment de la façon dont Jean essaye d'apaiser les relations avec son paternel. Il lui raconte des histoires d'amour inventées, lui fait croire qu'il a retrouvé les descendants des personnes que Moïse a pu croiser et le but de ces mensonges m'a complètement échappé.

En revanche, les lettres de Moïse sont poignantes. Au crépuscule de sa vie, il confie à Anne-Lise l'homme qu'il a été, depuis sa naissance. Chaque année, à la même date, il lui écrit une lettre où il s'expose, sans fard, ses doutes, ses faiblesses, ses drames et ses bonheurs. Il se révèle être un homme doux et sensible, bien loin de la carapace dure et infranchissable qu'il montrait à ses proches, notamment à son fils Denis. 

"Mais les regrets, oh, les regrets... Toi qui me lis, souviens-toi des tiens, et tu seras d'accord: jamais ils ne disparaissent, les regrets. Ils enflent avec les années, ils vous dévorent le soir, ils teintent de tristesse le plus joyeux des rires et tournent à l'amer le plus sucré des mets. C'est là leur grand pouvoir sur nous."

C'est évidemment la seconde guerre mondiale qui marque un tournant dans sa vie. C'est là que l'histoire de Moïse m'a véritablement emporté: sa vie de prisonnier de guerre, les relations qu'il a pu nouer avec les allemands, les différences sociales effacées "où la Guerre rendait tous les hommes égaux". 

Ce roman s'est finalement révélé être d'une profonde richesse, il y est question d'amour, des liens familiaux, de regrets, de souvenirs...

"On meurt vraiment quand tous les gens qui nous ont aimé meurent aussi, où quand il n'y a plus de souvenirs."

En s'appropriant ces lettres, Baptiste Beaulieu nous offre ici une belle leçon de vie. Suivant les conseils de Moïse, il s'évertue à renouer les liens familiaux et finalement, même s'il est question de guerre, de secrets familiaux ou de deuils,  c'est un roman empli d'optimisme et d'espoir, qui appelle chaque lecteur à aimer, espérer et se souvenir. Et qu'il existe une façon de ne pas reproduire indéfiniment le schéma familial.

"Je voudrais que la personne qui lit ces lignes et a cette chance infinie d'avoir encore son grand-père, sa grand-mère, l'appelle et lui dise -Raconte moi maintenant tout ce que tu n'as jamais dit. Après il sera trop tard-"




NB: Ce livre est d'autant plus touchant qu'il s'agit d'un roman autobiographique. L'auteur est réellement à la recherche d'Anne-Lise Schmidt, sa tante âgée aujourd'hui de 75 ans. Puisse-t-il un jour la retrouver et lui remettre ces carnets...


mardi 19 mars 2019

Le chagrin des vivants - Anna Hope



Quelques infos:


Édition: Gallimard
Date de parution: 2016
Pages: 384

Mon avis:


Londres, en novembre 1920. Deux ans après la signature de l'Armistice, l'Angleterre attend l'arrivé du Soldat inconnu dont la dépouille a été rapatriée depuis la France pour une cérémonie en grande pompe. Hommage nécessaire pour la nation toute entière qui est encore sous le choc des ravages provoqués par la grande guerre et pour laquelle elle a payé un lourd tribut. Mais en dessous de ce drame national, se cachent des drames personnels souvent secrets, cachés derrière l'Histoire. 
Il y a Ada, une mère qui pleure son fils. Sans corps autour duquel se recueillir, elle doute de sa mort et croit le voir partout.
Il y a Evelyn, qui a perdu son fiancé, qui n'est que colère et amertume.
Et enfin, Hettie, 19 ans, dont le frère est revenu de la guerre, tel un fantôme. C'est sur ses frêles épaules que repose désormais la responsabilité de faire vivre la famille. Elle est jeune, aimerait plus d'insouciance et de légèreté. Elle aspire à vivre tout simplement.

"Pourquoi ne peut-il pas passer à autre chose?
Pas seulement lui. Tous autant qu'ils sont. Tous les anciens soldats qui font la manche dans la rue, une planche accrochée autour du cou. Tous vous rappellent un événement que vous voudriez oublier. Ça a suffisamment duré. Elle a grandi sous cette ombre pareille à une grand chose tapie qui lessive la vie de toute couleur et toute joie. (...) La guerre est terminée, pourquoi ne peuvent-ils donc pas tous passer à autre chose, bon sang?"

Il y a aussi les hommes. Ed, revenu de la guerre indemne de blessures physiques et qui panse ses blessures morales à coup de whisky. Rowan ancien soldat qui tente de faire vivre sa famille en vendant des babioles de maison en maison....

Tous ces personnages ont un point commun: il sont rongés par la culpabilité. Celle de n'avoir pas pu protéger ceux qu'ils aimaient, celle d'être vivant et de vouloir vivre ou celle d'avoir survécu. 

"Et quoi qu'on puisse en penser ou en dire, l'Angleterre n'a pas gagné cette guerre. Et l'Allemagne ne l'aurait pas gagnée non plus. (...) C'est la guerre qui gagne. Et elle continue à gagner, encore et toujours."

Le récit s'étale sur les cinq jours qui précédent la cérémonie. Cinq journées décisives pour les personnages pendant lesquelles ils vont tenter de comprendre l'inconcevable et de se débarrasser de cette culpabilité, grâce à la parole qui libère, en exposant leur vérité. "Ne rien se dire qui ne soit pas franc."  Tous y trouveront une forme de consolation et de pardon. 

J'ai lu ce roman comme on se prend une grosse claque. C'est une oeuvre magnifique pour ne pas dire magistrale qui démontre à quel point il peut être difficile d'être le survivant. C'est un bel hommage à ceux qui ont combattu mais aussi à celles, qui sont restées à l'arrière; des femmes, des sœurs, des mères, qui, sans pourtant avoir participé aux combats, sont sorties de cette guerre tout aussi déglinguées. Et pourtant malgré leur doute, leur traumatisme, tous ces survivants ont trouvé suffisamment de force en eux pour rebondir et ont contribué à la renaissance de la nation,  Cette cérémonie du Soldat inconnu est le symbole d'un pays qui panse ses blessures individuelles et collectives autour d'une même commémoration où chacun cristallise son propre deuil.
Le fil conducteur, l'imbrication des histoires, tout est maîtrisé de bout en bout. Les tourments des personnages sont particulièrement bien décrits et fouillés. Le tout porté par une écriture sublime, subtile qui arrive à exposer l'indicible avec cette douceur percutante qui laisse le lecteur bouche bée. 
Un livre étonnant de vérité qui fera partie des inoubliables.



mardi 12 mars 2019

La vie solide, la charpente comme éthique du faire - Arthur Lochmann



Quelques infos:


Édition: Payot
Date de parution: Janvier 2019
Pages: 202


Mon avis:


Arthur Lochmann a abandonné ses études de philosophie et de droit pour devenir charpentier. Cet ouvrage est le récit de son apprentissage. Fils de maçon, c'est parce qu'il avait besoin d'un gagne-pain qu'il a commencé un CAP. Au final, ce métier lui a appris bien plus, et lui a permis de trouver des repères.

"Si je travaille régulièrement sur des chantiers de charpente depuis dix ans, je ne suis pas "devenu charpentier" au sens où l'on endosse une identité et pratique un métier pour le reste de son existence. Mais en développant un rapport productif à la matière, en apprenant à inscrire mes actions dans la durée, en adoptant l'éthique artisanale du bien faire, j'ai trouvé des clés pour m'orienter dans notre époque frénétique."

L'auteur aborde ici tous les aspects du métier de charpentier, qu'ils soient techniques, historiques mais aussi sociologiques et même philosophiques. La charpenterie nécessite un engagement total du corps et de l'esprit, les outils deviennent des prolongements de la main, le geste et l'intellect sont intimement lié. Le rapport au temps est différent, les gestes s'inscrivent dans la durée, dans ceux des charpentiers prédécesseurs et pour plusieurs siècles à venir. La transmission du savoir est essentielle où "les savoir-faire constituent un trésor immatériel qui appartient à toute la société. Chaque ouvrier en est le dépositaire temporaire. A ce titre, sa responsabilité est de la faire vivre en le transmettant."
Il y a un autre aspect de remarquable dans ces métiers c'est la satisfaction du travail bien fait liée "au fait que l'on se sache hautement responsable de son travail. Et cet engagement est d'autant plus fort que les savoir-faire mis en oeuvre sont nombreux, précis et difficiles à acquérir: on se sent d'autant plus auteur d'un ouvrage que l'on a la main sur sa qualité."

Son récit est émaillé d'anecdotes personnelles ou sur le métier en général, parfois amusantes, tout le temps instructives!

"Un adage lumineux, que l'on entend souvent sur les chantiers, guide le travail des charpentières et des charpentiers. C'est une règle toute simple selon laquelle il faut orienter la partie du bois la plus stable vers le haut, dans la direction des contraintes. Quatre mots, qui en disent long sur le métier de charpentier: le cœur au soleil."


C'est un ouvrage étonnant, riche, écrit avec passion. L'auteur livre là une belle réflexion sur les métiers d'artisanat dont il fait l'éloge, comme une réponse possible aux défis de l'époque moderne.
Merci à Babelio et aux éditions Payot-Rivages pour cet envoi!





"Dans un ouvrage majeur de l'anthropologie, Le Geste et la Parole, André Leroi-Gourhan a montré que le développement de la main et celui de l'intelligence ont été concomitants dans l'évolution de l'espèce humaine. Pour résumer: un aspect caractéristique de l'être humain, c'est sa bipédie permanente et parfaite. Le fait de ne plus marcher sur les mains les a libérées de leur fonction de locomotion et, ce faisant, a ouvert la possibilité du geste. Du même coup, la bouche s'est trouvée libérée de la fonction de préhension qu'elle assumait lorsque les mains servaient au déplacement. Elle a ainsi pu détourner ses mouvements naturels d'ouverture et de mastication pour les mettre au service de l'articulation, c'est-à-dire de la parole et du langage. Ce n'est donc pas l'intelligence de l'être humain qui l'a fait se relever, mais parce qu'il s'est relevé qu'il a pu développer son intelligence - manuelle et linguistique."

jeudi 17 janvier 2019

Amours - Léonor De Récondo


Quelques infos:


Édition: Points
Date de parution: 2016
Pages: 207

Mon avis:


Sous les combles d'une demeure bourgeoise du Cher, une bonne, Céleste, subit les assauts de son maître Anselme De Boisvaillant. Repoussé par sa femme, que le devoir conjugal rebute, il cherche à assouvir ses désirs, sans prendre conscience de la cruauté et des conséquences de son acte. Céleste se tait. En 1908, les bonnes n'ont pas leur mot à dire.
Victoire De Boisvaillant s'ennuie. L'héritier tarde à venir et elle ne trouve pas dans la vie conjugale, l'amour qu'elle espérait. Lorsqu'elle découvre que Céleste est enceinte, elle décide avec son mari d'adopter l'enfant. Adrien naît, Victoire s'accapare l'enfant. Céleste se tait, encore. Mais Victoire ne ressent pas d'amour pour cet enfant qu'elle n'a pas porté et Adrien se meurt. Céleste, poussée par son instinct maternel, emporte l'enfant dans sa chambre pour lui offrir l'amour maternel dont il manque cruellement. Une nuit, Victoire les rejoint. Au mépris des conventions sociales, une relation intime se noue alors entre les deux femmes.

Ce court roman, est un beau portrait de femmes. Victoire a été élevée pour devenir une bonne épouse et une bonne mère. Bridée par son éducation puritaine, elle ne connaît rien de son corps, ni des choses de la vie.

"Pendant très longtemps, elle n'avait eu qu'une image fragmentée d'elle-même, une mosaïque avec en bruit de fond la rengaine maternelle qui lui disait que le corps était sans importance, et que l'on n'en faisait bon usage que lorsqu'on était enceinte."

Céleste, jeune fille de la campagne est une enfant parmi d'autres au sein d'une très nombreuse fratrie. Elle a grandi toute seule, sans vraiment avoir l'impression d'exister.

Ici, les hommes sont passifs et ne servent que de traits d'union entre ces deux femmes. D'une écriture subtile et délicate, Léonor De Récondo décrit cette relation intime entre Victoire et Céleste que tout semble séparer: l'éducation, le niveau social. Elles ont pourtant tellement à partager. Otages des conventions de leur époque, figées dans leurs rôles d'épouse et de bonne, leur amour interdit les révèle à elles-mêmes. 

"Victoire, en aimant chaque nuit Céleste, en était aimée d'elle si follement, commence à chérir ce corps qu'elle croyait inutile. Elle ose se regarder nue, et il se révèle à elle. Elle n'a plus peur de cette image jadis morcelée. Elle devient une. L'amour lui a soudain donné une identité propre. Jusque là, elle n'avait fait que se mouvoir à tâtons, aveugle aux autres et à elle-même. Céleste, en la caressant, a défini les frontières de son corps. Elle les a modelées, pétries, chéries, embrassées, léchées, lui indiquant ainsi l’infime espace entre elle et le monde."

Il est question d'amourS: d'amour maternel, d'amour charnel mais aussi d'amour de soi. C'est un roman fort, d'une beauté rare, qui reprend des thèmes qui me sont chers: l'amour, la condition féminine, la révélation de soi.
Sublime!



mercredi 2 janvier 2019

Les délices de Tokyo - Durian Sukegawa



Quelques infos:


Édition: Albin Michel
Date de parution: Février 2016
Pages: 239

Mon avis:


Sentarô est un jeune homme, désabusé, qui tient dans la banlieue de Tokyo une échoppe où il confectionne, sans grande conviction, des pâtisseries japonaises: les dorayaki. Le jour où Tokue Yoshii, une vieille femme aux mains déformées, se présente pour se faire embaucher, il refuse dans un premier temps. Devant l'insistance de la vielle dame, il finit par se laisser convaincre. Experte dans la confection des dorayaki, elle permet au chiffre d'affaires de la modeste boutique de s'envoler. Wakana, une lycéenne solitaire cliente de la boutique, s'ouvrira auprès de la nouvelle pâtissière. Au fil des saisons, un lien fort se noue entre eux trois. Porteuse d'un lourd secret, Tokue offrira à Sentarô et à Wakana une belle leçon de vie. 

Choisi au hasard dans les rayonnages de la médiathèque, ce roman est le dernier lu de l'année 2018. C'est un livre tout en délicatesse où il est question de cuisine, de nature, de générosité et d'écoute.  Avec poésie, l'auteur évoque les étapes de la fabrication du An, cette pâte de haricots rouges rentrant dans la fabrication des dorayaki. Mais si l'art culinaire tient une grande place dans ce roman, l'auteur a su soulever des questions plus difficiles telles que l'emprisonnement, la maladie, l'injustice ou l'exclusion. Toute une palette d'émotions se dégage à la lecture, qu'elles soient amère ou tendre. Mais, comme en cuisine, l'auteur a su trouver le bon dosage pour nous offrir une belle histoire, pleine d'humanité.

C'est dans la relation que noue les trois personnages que se trouve l'intérêt du roman. Tokue transmet son savoir-faire mais pas seulement, elle transmet également un savoir-vivre, un savoir-écouter, regarder...
Tokue qui sait si bien "écouter les haricots", écoute aussi la nature, les oiseaux, la forêt, les humains en perdition. Malgré l'adversité et son destin injuste et cruel, elle a su garder un courage et un enthousiasme qui forcent l'admiration, insufflant à Sentarô un nouvel élan de vie.

"Sans le regard que j'étais, toutes les choses que je voyais disparaîtraient. C'était tout simple. Et si ni moi, ni les humains n'existions, qu'en serait-il? Pas seulement les humains, si le monde était privé de tous les êtres doués d'émotion, qu'en serait-il? Ce monde quasiment infini disparaîtrait entièrement. (...) Nous sommes nés pour regarder ce monde, pour l'écouter. C'est tout ce qu'il demande. Et donc, même si je ne pouvais pas devenir professeur, ni travailler, ma venue au monde avait un sens."


C'est un roman où l'on s'imprègne de culture et de philosophie japonaise, parfait pour commencer l'année sur une bouffée de sagesse et d'optimisme.



jeudi 13 décembre 2018

Avant toi - Jojo Moyes



Quelques infos:


Édition: Milady (Romance)
Pages: 520
Date de parution: Mars 2014


Mon avis:


Lou est une jeune fille d'origine modeste qui vient de perdre son travail. Elle accepte un contrat de 6 mois en tant qu'aide soignante auprès de Will, tétraplégique depuis un accident. Malgré son inexpérience, son énergie et sa joie de vivre la rendront précieuse auprès de Will et son entourage. Car sa présence n'a qu'un but: empêcher Will de commettre l'irréparable.

Choisi un jour de déprime alors que je traînais à la bibliothèque, j'avais envie d'une lecture facile et enthousiaste. Ce titre avait fait fureur ces dernières années et semblait remplir ces critères. Je craignais une histoire à l'eau de rose, un peu guimauve, surfant sur la vague d'Intouchables, arrosé à la sauce Cendrillon. Malgré mes à priori, je me suis laissée tenter.

Bien m'en a pris! Je me suis laissée prendre au jeu de cette jolie histoire qui raconte tout en pudeur l'amour naissant entre un tétraplégique au bout du rouleau et une jeune fille à la joie de vivre communicative. Contournant habilement les pièges de la mièvrerie, ce roman aborde des thèmes difficiles comme le handicap et l'euthanasie. Le choix de Will, discutable et polémique est amené avec finesse. Sans fard mais avec pudeur, l'auteur nous raconte le quotidien de ce tétraplégique rythmé par les soins infirmiers, le regard des autres, les choix imposés par son entourage et les souffrances physiques. Je ne crois pas que soit un roman réellement militant, l'auteur nous fait nous interroger sur des questions essentielles, sans aucun jugement ni parti pris. Elle nous expose avec beaucoup d'émotions le choix de vie d'une personne qui a vu son existence bouleversée par la perte de son autonomie et qui revendique la décision de pouvoir maîtriser sa mort.

L'ensemble est porté par l'énergie de Lou qui déploie des trésors d'imagination pour redonner le sourire à son patient. J'ai aimé sa fraîcheur, sa spontanéité, l'humour dont elle fait preuve pour franchir la carapace de Will. 
Will et Lou vont se découvrir, s'entraider, se compléter et de cette rencontre improbable où les deux protagonistes sortiront le meilleur d'eux mêmes, naîtra une magnifique histoire d'amour qui m'a profondément émue.
Seule ombre au tableau, je n'ai pas aimé la façon dont l'auteur abordait le sujet de la différence de classe sociale entre Lou et Will. La première est d'origine modeste, le second est un golden boy de la City, fortuné. L'auteur n'a pas su éviter les clichés et a cédé à une certaine facilité dans l'évolution du personnage de Lou, donnant à la fin un air de conte de fées qui m'a fait tiquer. Du coup j'hésite à lire les tomes suivants.

Cependant, je me suis surprise à relire certains passages qui m'ont bouleversé. Loin d'être un roman à midinette, ce roman soulève des sujets qui méritent d'être débattus: le regard que nous portons sur le handicap, les difficultés d'accessibilité des lieux publics, les rapports filiaux, l'euthanasie...
La multitude des thèmes abordés et la finesse avec laquelle ils sont traités font de ce livre un véritable coup de cœur!




mardi 23 octobre 2018

Les joies d'en bas - Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl




Quelques infos:

Édition: Actes Sud
Date de parution: Janvier 2018
Pages: 446

Mon avis:


Nina Brochmann et Ellen Stokken Dahl sont internes dans une faculté de médecine de Norvège. Auteurs d'un blog sur la santé et l'éducation sexuelle, elles ont choisi d'écrire un livre sur le sexe féminin lorsqu'elles ont pris conscience de la méconnaissance des femmes sur le sujet. 

Tout ce que vous avez voulu savoir sur le sexe féminin sans jamais oser le demander! Dans la même veine que son grand frère "Le charme discret de l'intestin", ce livre a vocation de nous en apprendre plus sur nous même, d'aider les femmes à s'approprier leur corps et de démonter les mythes et idées reçues entourant leur anatomie. Avec humour et intelligence, il balaye tout ce qui concerne la santé des femmes: sexualité, cycles menstruels, contraception, anatomie.... Il n'y a aucun tabou. Du fait de ma profession, je suis bien informée sur le sujet (levons toute ambiguïté: je suis sage-femme) et j'ai vraiment apprécié la qualité du travail des deux auteurs. Elles étayent leur propos de références médicales, elles expliquent clairement les termes médicaux, savent se faire grave quand le sujet est sérieux ou faire preuve d'humour et de second degré quand cela s'y prête:

"Le médecin de l'Archiduchesse Marie-Thérèse d'Autriche recommandait donc en 1740 que "la vulve de Sa Très Sainte Majesté soit titillée avant le coït". Nos médecins d'aujourd'hui devraient s'en inspirer. Imaginez qu'au lieu de vous dire de mener une vie plus saine, on vous conseille de vous faire titiller la vulve? La santé publique en profiterait!" 

On peut le lire d'une traite ou bien le consulter quand on s'interroge sur un domaine précis. Les illustrations apportent une touche d'humour décomplexée. 
C'est un livre excellent qui constitue un référentiel sur le sujet. 
Une lecture nécessaire pour toutes les femmes!





lundi 15 octobre 2018

Vivement l'avenir - Marie-Sabine Roger



Quelques infos:


Edition: Du Rouergue
Date de parution: 2010
Pages: 301

Mon avis:


Alex, la trentaine, look androgyne, loge, le temps de son CDD dans un poulailler industriel, chez Marlène et Bertrand qui louent une chambre dans leur maison avec "vue sur le poulailler et l'échangeur de l'autoroute".
Cédric, chômeur, désabusé, traîne son ennui et son chagrin d'amour le long du canal en compagnie de son ami Olivier, obèse, taciturne, dont l'ambition est de construire un barrage avec les canettes de bière qu'il siffle à longueur de journée.
Il y a aussi Gérard, le frère handicapé de Bertrand, qui vit sous leur toit et que Marlène ne supporte plus. 
Ces personnages, un peu marginaux, vont se rencontrer, se découvrir bien au delà des apparences. Cette amitié improbable les aidera à sortir de leur marasme.

Comme d'habitude, ce roman de Marie-Sabine Roger m'a enchanté. On y retrouve une fois de plus, cette plume enchanteresse, à la fois tendre et piquante, souvent drôle et touchante. Elle sait trouver les mots, empreints de vérité, avec ce sens inégalé de la formule qui résonne au fond de nous.

"J'ai commencé à la sentir, l'urgence, à ne plus supporter ce vide devant moi, ce grand Rien, que je ne savais ni comment remplir ni avec quoi. Vivre! Vivre putain! J'avais que ce mot là.
Juste un mot, sans explications, sans rien pour me dire où aller ou quoi faire. Comme un gros bouquin sans sommaire. Et dans le même temps, parce que je ne savais pas comment faire pour vivre, justement, j'ai commencé à avoir des angoisses, des vraies, de celles qui te déguisent en guenille, te font pleurer ta mère à l'intérieur de toi, croire que tu deviens fou, que tu te barres en couille ou que tu vas mourir. J'ai vécu la déglingue infernale, avec cette impression d'être déboulonné, en kit et sans notice. J'ai picolé à me vomir moi-même, baisé à perdre toute envie. Aujourd'hui je sais ce que j'avais: j'étais trop plein de vide et pas assez de vie."

Cette galerie de personnage sonne juste. Elle dresse un portrait réaliste des laissés pour compte. Ce sont de vrais gens, comme dans la vraie vie, ni trop beaux, ni trop honnêtes... Il y a toujours quelque chose qui nous touche chez eux, même Marlène "plus bête que méchante", avec ses rêves de midinette inassouvis. Les deux brutes du canal avec leurs "deux neurones qui se baladent; un pour être bête, l'autre pour être méchant" sont les seuls personnages vraiment antipathiques.

En mettant en lumière le meilleur de ses protagonistes, Marie-Sabine Roger fait naître une étincelle d'espoir. L'ensemble donne un roman plein de douceur et de poésie. Le personnage de Gérard surnommé Roswell, est particulièrement réussi. Loin de plonger dans l’apitoiement ou la caricature, on le découvre tel qu'il est, sans filtres. 

"Seulement, pour ceux qui sont comme Roswell, ceux qui sont réellement affreux, c'est plus compliqué, je crois bien. Il faudrait oublier ce qu'ils montrent, pour pouvoir découvrir ce qu'ils cachent. Très vite, il faudrait l’oublier. Roswell est un monstre c'est vrai. Il est d'une laideur parfaite. Il n'y a rien en lui qui ne soit pas raté, déformé, effrayant, ridicule. Rien sauf son regard de chiot, d'une douceur pas racontable. Sauf son rire éclatant, plein de vie et d'humour. (...) On en croisera d'autres, qui se mettront à rire en regardant Roswell. Les monstres ce sont eux."

En générant autour de lui un élan de solidarité et de sympathie, il insuffle aux autres un élan de vie et de cœur.

C'est un roman de vie et d'amitié qui met de la couleur dans notre quotidien. 
Une réussite!

Une dernière citation pour la route, parce qu'elle me fait marrer (et sonne tellement juste!):

"Lui, je l'aurais bien vu en homme politique: son obsession, c'est laisser quelque chose après lui. Tant pis si c'est qu'un tas de merde!"




mardi 25 septembre 2018

Le général du roi - Daphné Du Maurier



Quelques infos:


Édition: Phébus
Date de 1ère publication: 1946
Pages: 360

Mon avis:


Si vous ne connaissez pas Honor Harris, je vous conseille fortement de la découvrir dans ce fabuleux roman. Nous sommes au 17e siècle. Cette jeune fille de l'aristocratie anglaise, au caractère vif et impertinent, doit se fiancer au tempétueux Colonel Richard Grenville. Mais le jour des fiançailles, un accident prive Honor de l'usage de ses jambes. Elle renonce alors à son grand amour qui repart sur les mers affronter les ennemis de l'Angleterre. Quinze ans plus tard, alors que la guerre civile fait rage entre les partisans du Parlement et les royalistes, leurs routes se croiseront de nouveau, réveillant leur folle passion.

Voilà un portrait de femme inoubliable. Malgré son infirmité, Honor est une femme libre, qui au mépris des conventions, suivra les élans de son cœur. Elle ne s’apitoie jamais sur son sort, ni sur ce qui aurait pu être, faisant preuve d'une grande lucidité sur le caractère de son amant.

"Je sus alors que nous étions liés pour toujours, que je ne pourrais jamais le renvoyer. Ses fautes étaient mes fautes, son arrogance mon fardeau, et ce qui se tenait debout devant moi, Richard Grenville, était ce que la tragédie de ma vie l'avait fait."

Le personnage de Richard Grenville est remarquable. Tout comme Honor, j'ai été séduite par son impétuosité, sa loyauté, son franc parler. La guerre et cet amour manqué le rendront vaniteux et arrogant, et parfois même cruel. Richard et Honor sont des personnages contrastés mais complémentaires. Il est d'un tempérament fougueux, alors qu'elle fait preuve d'une grande sagesse. Il est brutal, elle est la douceur incarnée. Jouant le rôle d'amante, de confidente, elle sera pour Richard un soutien indéfectible. 

"S'il avait avec moi cette douceur, cette délicatesse des sentiments, comment pouvait-il se montrer si dur, si cruel, si méprisant avec les autres, envers son propre fils? Devais-je ne plus le voir jamais? Le laisser mener sa vie comme il l'avait menée jusque là? Ou bien au contraire ignorer les souffrances à venir, contraindre mon corps débile à la torture incessante de sa présence réelle, lui donner sans restriction aucune le petit bagage de sagesse que j'avais pu amasser, tout l'amour, toue la compréhension susceptibles de lui apporter un peu de paix?"


Ce lien qui les unit est bouleversant, tragique... C'est un amour qui traverse le temps, se moque des blessures. Ils forment pour moi un couple mythique.

Ce livre n'est pas seulement une histoire d'amour, c'est également un roman historique qui dépeint la guerre civile qui fit rage au 17e siècle entre les royalistes et le Parlement. Daphné Du Maurier ne nous emmène pas sur les champs de bataille, pourtant la guerre est là, en toile de fond. C'est la guerre vécue par les femmes, qui pansent les blessures, soutiennent leur soldats, vivent les privations, cachent les fuyards....

 Sur ce versant là, j'ai du m'accrocher. Beaucoup de lieux, de noms qui ne m'évoquent pas grand chose. Une troisième lecture sera nécessaire pour pouvoir appréhender l'ensemble. 

Comme toujours, Daphné Du Maurier m'a emmené avec elle, en Cornouailles, dressant le portrait de personnages inoubliables qui se font les témoins d'une époque tragique et peu connue du public français. C'est une lecture un peu ardue mais bouleversante. 



vendredi 23 juin 2017

Mille femmes blanches - Jim Fergus



Quelques infos:


Edition: Pocket
Date de 1ère parution: 2000
Pages: 506

Mon avis:


En 1874, le chef Cheyenne Little Wolf rencontre le président Grant à Washington. Afin de réconcilier les deux peuples, il lui fait une proposition: mille femmes blanches contre mille chevaux. Selon lui, les enfants qui naîtront de leur union avec les indiens favoriseront l'intégration de tout un peuple au monde des Blancs. Officiellement, la proposition fut refusée. Mais en coulisse, le président et le conseiller trouvèrent quelques avantages à ce projet, notamment celui d'offrir une solution pacifique au conflit avec le peuple indien.
Comme il est difficile de trouver mille volontaires enthousiastes c'est dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques qu'un premier groupe de femmes est recruté et envoyé dans les Grandes Plaines auprès du peuple Cheyenne.
May Dodd est l'une d'entre elles. Internée de force dans un asile pour avoir eu des enfants hors mariage, elle subit pendant son hospitalisation des traitements inhumains. Ce projet est pour elle synonyme de liberté. 

"Franchement, vu la façon dont j'ai été traitée par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages."

A travers son journal intime, nous suivons son aventure. Avec elle, nous faisons connaissances avec les autres femmes qui ont toutes eu de bonnes raisons de partir vivre cette folie. Elle nous raconte son long voyage en train jusqu'aux Grandes Plaines, l'émotion de la première rencontre avec son nouveau peuple. Au fil des jours, elle et ses consœurs découvrent une nouvelle culture, une nouvelle langue. Bien loin des clichés qu'on lui avait inculqué sur ce peuple sauvage, elle en apprend les règles et découvre avec émotion une société plus simple et plus juste, respectueuse des êtres vivants et de la nature.

"Oui, malgré son étrangeté sauvage et ses difficultés, notre nouveau monde me semblait ce matin-là d'une douceur indicible: je m'émerveillais de la perfection et de l'ingéniosité avec lesquelles les natifs avaient embrassé la terre, avaient trouvé leur place dans cette nature; tout comme l'herbe du printemps, ils me semblaient appartenir à la prairie, à ce paysage. On ne peut s'empêcher de penser qu'ils font partie intégrante du tableau..."

Elle redécouvre auprès des Cheyennes la liberté dont elle a été privée et s'interroge sur le bien fondé de sa mission. Car derrière ce tableau idyllique se cache une réalité plus dure: le territoire Cheyenne attire la convoitise des Blancs. Elle prend alors conscience du piège qui se referme sur son peuple d'adoption.

C'est un roman fascinant. Déjà par sa description des us et coutumes du peuple Cheyenne. Sans aucun tabou, May nous fait part de son quotidien, des travaux dans le camp, la vie nomade, des rapports hommes-femmes et des relations, parfois violentes, avec les autres tribus. Malgré la barrière de langue, l'incompréhension mutuelle face à certaines habitudes, les femmes s’intègrent petit à petit et deviennent de véritables squaws. 

May est un personnage féminin comme je les aime. C'est une femme moderne. Elle refuse les codes de la société dans laquelle elle évolue et cela lui vaudra d'être internée. Malgré les épreuves, elle reste forte et fière. Dotée d'un cœur en or, elle regarde avec bienveillance son peuple d'adoption. Elle adopte parfois un certain détachement, ce qui lui permet, non sans ironie, de comparer sa vie d'avant et sa vie de squaw.

Basé sur des faits véridiques, l'auteur mêle habilement récit intime et récit historique. A travers la plume de May, il condamne la politique de l'époque; celle où l'on pouvait se servir des femmes comme d'une monnaie d'échange et celle qui proclamait la supériorité des blancs sur le peuple indien.

C'est un de ses romans que l'on oublie pas.  C'est un hommage aux grands espaces, à la vie proche de la nature et le témoignage du génocide dont a été victime le peuple indien. 

jeudi 2 février 2017

Les fleurs noires de Santa Maria - Hernan Rivera Letelier



Quatrième de couverture:


1907 est une année de grandes grèves au Chili. Dans les mines de nitrate du désert d'Atacama, des milliers de mineurs décident de faire une grande marche à travers le désert en direction de la petite ville de Santa Maria de Iquique, où doivent se tenir, pensent-ils, des négociations.
Parmi eux, on croise des personnages incroyables: Olegario, le mineur amoureux de la silhouette de gitane sur son paquet de cigarettes, Gregoria l'énergique veuve au grand cœur, Idilio le constructeur de cerfs-volants, et la jeune Liria Maria. Tous ces protagonistes pleins de force et d'innocence sont inexorablement entraînés vers un dénouement tragique et réel: la répression fera trois mille morts.


Quelques infos:


Editions: Metallié
Date de parution: 2004
Pages: 214


Mon avis:


A la fin du 19e siècle, l'économie du Chili connaît un véritable essor grâce aux mines de salpêtre situées dans le nord du pays, dans une région du désert d'Atacama appelée La Pampa.
Dans des conditions très difficiles, les "pampinos" extraient le nitrate de sodium qui est ensuite transformé comme fertilisant et exporté à travers le monde.
Le récit nous emmène dans les mines de San Lorenzo en 1907. Les mineurs se révoltent contre leurs conditions de travail et réclament une hausse de salaire. Rejoint par les mineurs d'autres villes, c'est par millier qu'ils entament une longue marche à travers le désert d'Atacama pour rejoindre Iquique afin de faire entendre leurs revendications auprès des patrons, espérant être soutenu par les autorités locales.

"Maintenant hors du village, en rase campagne, éclairés par des torches ou des lampes à carbure et suivant toujours la ligne de chemin de fer, nous allongions le pas, pleins de courage et d'espoir en notre mission. A la vérité, la grande épopée que nous étions en train de vivre nous paraissait incroyable: nous prenions soudain conscience de n'être plus une poignée de travailleurs de la compagnie San Lorenzo mendiant une augmentation de salaire au gringo de la bouffarde mais, rassemblés du jour au lendemain en une foule poursuivant son rêve, de nous être transformés en une sorte d'armée de libération de pampinos, en une caravane épique et dépenaillée d'hommes, de femmes et d'enfants traversant un des endroits les plus inhospitaliers du monde pour revendiquer leurs droits. Et, même si la plupart d'entre nous s'étaient lancés dans l'aventure dans l'état où ce vent de courage les avaient emportés - avec le cœur pour boussole et l’espoir pour raison de campagne - , chacun sentait un indescriptible sensation d'audace et de liberté bouillonner dans son cœur."

L'auteur nous conte l'histoire, réelle, de cette tragédie annoncée à travers le destin de quelques personnages: Olegario Santana, mineur entre deux âges, lucide quant au résultat de leur expédition, José Pintor, le mécréant au verbe haut, Gregoria, une battante, soutenant le mouvement coûte que coûte, Idilio et Liria Maria, deux jeunes adultes qui découvriront l'amour dans les bras l'un de l'autre. Cette idylle amène un peu de poésie et d'espoir dans cette histoire âpre et tragique.

"A la lumière de la lune, Liria Maria voit les yeux d'Idilio Montano verser des torrents de larmes. Jamais auparavant elle n'avait vu pleurer un homme. Dans un brusque élan de tendresse, la jeune fille lui sèche les joues de ses mains et effleure légèrement ses lèvres de sa bouche. Quand ils se regardent de nouveau, toutes les étoiles du ciel palpitent dans leurs yeux étonnés. C'est le premier baiser d'amour qu'elle donne et le premier qu'il reçoit."

Parvenues à Iquique, les familles s'entassent dans des logements de fortune, hangar, chapiteau d'un cirque ou école... Pendant qu'une délégation de mineurs négocie avec les patrons, les jours s'égrénent dans l'attente d'une solution au conflit. Dans une ambiance calme et solidaire, nous partageons le quotidien de nos héros ordinaires, fait d'amour, de courage, de virée entre copains, de petites jalousies parfois et de grande solidarité souvent. A tel point, que le lecteur s'interroge sur le pourquoi de cette tragédie annoncée par la quatrième de couverture.

Alors que le nombre de militaire s'accroît au fur et à mesure que le nombre de grévistes installés à Iquique augmente, la tension des derniers jours est très bien retranscrite par l'auteur. J'ai tourné les pages avec angoisse, révoltée par les méthodes employées par les administrateurs et les autorités qui restent sourds aux revendications des mineurs: jeu de dupes, langue de bois, fausse écoute et fausses promesses, propagande et désinformation et pour finir extrême violence.

J'ai été bouleversée  par le récit de ce conflit entre deux mondes inconciliables qui se termine par un bain de sang. 
A lire pour savoir et ne pas oublier....

Citations:


Le plus désespérant, c'était de voir la ligne tremblante de l'horizon se maintenir à la même distance quelque soit le chemin parcouru.

Rêver, c'est déjà une façon de lutter, don Olegario. Quelqu'un a dit un jour: tous les rêves sont séditieux.




Challenge des jeux olympiques des nationalités: Pays: Chili, Continent: Amérique
Coupe des 4 maisons: Portoloin, livre qui ne se passe ni en France, ni aux USA, ni en Angleterre, 10 points

lundi 16 janvier 2017

Une vie entre deux océans - M.L. Stedman


Quatrième de couverture:


Après avoir connu les horreurs de la Grande Guerre, Tom Sherbourne revient en Australie. Aspirant à la tranquillité, il accepte un poste de gardien de phare sur l'île de Janus, un bout de terre sauvage et reculé. Là, il coule des jours heureux avec sa femme, Isabel. Un bonheur peu à peu contrarié par leurs échecs répétés pour avoir un enfant. Jusqu'au jour où un canot vient s'échouer sur le rivage. A son bord, le cadavre d'un homme, ainsi qu'un bébé, sain et sauf. Pour connaître enfin la joie d'être parents, Isabel demande à Tom d'ignorer les règles, de ne pas signaler l'incident. Une décision aux conséquences dévastatrices...

Quelques infos:


Edition: Le livre de Poche
Date: 2014
Pages: 521


Mon avis:


Depuis longtemps fascinée par ces sentinelles des mers, cette histoire de gardien de phares m'a tout de suite attirée. Ce roman, découvert sur les sites littéraires, a connu un grand succès. Amplement mérité car c'est une histoire romanesque à souhait, qui m'a emmené très très loin.

Il faut savoir déjà que l'Australie a payé un lourd tribut lors de la guerre 14-18, chose qui n'était pas évidente pour moi. Lorsque la Grande Bretagne déclare la guerre à l'Allemagne en 1914, tous les pays du Commonwealth sont appelé à défendre le drapeau britannique. Plus de 400 000 soldats sur les 4.5 millions d'habitants que compte l'Australie sont parti servir sous les drapeaux. (source Wikipédia) C'est énorme! Beaucoup n'ont pu revoir leur terre natale. D'autres sont revenus bien amochés. 

Tom fait partie de ceux-là. Si aucune séquelle physique ne l'affecte, il porte sur ses épaules la culpabilité des survivants et le souvenir de toutes ces horreurs qu'il a pu commettre pour sauver sa peau.

"Tom n'est pas un de ces hommes dont les jambes ne tenaient plus que par des écheveaux de tendons, ou dont les entrailles s'échappaient en cascade de leur corps comme des anguilles gluantes. Ses poumons n'avaient pas non plus été transformés en colle ou son cerveau en bouillie à cause des gaz. Mais il est malgré tout très marqué, puisqu'il doit vivre dans la même peau que cet l'homme qui a fait toutes ces choses qui ont du être faites là-bas. Il porte en lui cette ombre différente, projetée vers l'intérieur."

La guerre et ses conséquences sont, tout le long du roman, comme une ombre qui plane sur chaque personnage et qui pèse sur leurs actions.

C'est pour trouver une forme de paix intérieure qu'il accepte d'exercer le métier exigeant de gardien de phares, travail difficile qui lui occupe l'esprit. Isolé à 150 km du continent, ravitaillé 4 fois par ans, il panse ses blessures au milieu des éléments déchaînés, dans une solitude salvatrice où rien ne l'oblige à se raconter aux gens.

"Pour la première fois, il prit la mesure de ce qu'il avait sous les yeux. A deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, il était fasciné par la chute vers cet océan qui venait s'écraser contre la falaise en contrebas. L'eau jaillissait telle de la peinture blanche, aussi épaisse que du lait, et l'écume disparaissait parfois assez lontemps pour révéler l'immensité d'une sous-couche d'un bleu profond."

 Il se fait néanmoins surprendre par la lumineuse et souriante Isabel, rencontrée sur le continent dont il tombe amoureux. Elle accepte de le suivre sur son île éloignée de tout, pour le meilleur et pour le pire. Car après trois fausses couches, la santé mentale d'Isabel se détériore. Jusqu'au jour où un canot s'échoue sur la plage. A son bord, un homme mort et un bébé âgé de quelques mois bien vivant. Isabel adopte immédiatement l'enfant et par amour pour sa femme, Tom commet l'irréparable. Il tait le naufrage.
Deux années passent, le bébé grandit et devient une merveilleuse petite fille. Mais à l'occasion d'une visite sur le continent, ils rencontrent par hasard la mère de l'enfant. Dévastée par la disparition de son mari et de sa fille, elle erre dans les rues comme un fantôme. Pour Isabel, c'est une évidence, rien ne doit la séparer de son enfant qu'elle élève depuis deux ans. Tom est en revanche torturé. L'image de cette mère meurtrie le hante et il est tiraillé entre sa culpabilité et l'amour qu'il éprouve pour sa famille.
Le suspense monte crescendo: Tom et Isabel seront-ils démasqués? Quelles conséquences pour eux et la fillette? Peut-on être heureux quand ce bonheur est arraché à une autre? Le lecteur suit les questionnements des personnages, saisit toute la complexité de la situation qu'Isabel refuse de voir et s'inquiète pour l'avenir de cette famille. Mes émotions ont été mise à rude épreuve! Je ne peux en dire plus mais sachez que la suite est magnifique et bouleversante.

J'ai aimé l'évocation de la parentalité qui est développée dans ce roman. L'amour qu'éprouve Tom pour sa fille est particulièrement touchante. 

"Tu n'imagines pas à quel point un bébé peut percer tes défenses Bluey. A quel point il peut aller jusqu'au fond de toi. Une vraie attaque surprise"

Certains jugeront Isabel égoïste mais ils ne mesurent pas l'injustice que subit une femme infertile, qui ne peut qu'accuser que la nature ou le Bon Dieu de lui refuser le bonheur auquel elle aspire. C'est un déchirement que de ne pouvoir un concevoir un enfant. Sa propre souffrance l'aveugle et ne lui permet plus de distinguer le bien et le mal.

Il y a tant de choses à dire sur ce roman. J'ai aimé la puissance de l'amour entre Tom et Isabel. Tom est un de ces héros qui me marquera, un personnage dont j'ai aimé la droiture et les émotions qui l'anime. Les personnages secondaires comme les parents d'Isabel où le grand-père de la petite sont tout aussi intéressants. J'ai aimé ce phare, les métaphores sur la lumière qu'il émet est le fil rouge du roman.  

"Un phare ça fonctionne pour les autres; il est impuissant à éclairer l'espace le plus proche de lui."

C'est donc un roman très riche, tant par la profondeur des émotions qui y sont exprimées que par la richesse des thèmes qu'il aborde. Un vrai coup de coeur!







(Phare de l'île Vierge, Bretagne, Finistère)


Challenge Coupe des quatre maisons: Médaillon de Serpentard, livre dont le nom de l'auteur commence par un S, 20 points





jeudi 17 novembre 2016

Le goût du large - Nicolas Delesalle



Quatrième de couverture:


"Le temps: tout était là dans ces cinq lettres, cette simple syllabe. J'allais soudain en être riche, ne plus courir après, le nez rivé sur l'ordinateur, le téléphone. Pendant neuf jours, j'allais devenir un milliardaire du temps,  plonger les mains dans des coffres bourrés de secondes, me parer de bijoux ciselés dans des minutes pures, vierges de tout objectif, de toute attente, de toute angoisse. J'allais me gaver d'heures vides, creuses, la grande bouffe, la vacance, entre ciel et mer."

De l'inaccessible Tombouctou à la mélancolique Tallinn, entre une partie d'échecs fatale dans un hôtel russe et un barbecue incongru à Kaboul, des clameurs de la place Tahrir au fin fond d'un trou dans l'Aveyron... C'est le roman d'une vie et de notre monde que raconte Nicolas Delessalle, le temps d'une croisière en cargo.

Quelques infos:


Date de parution: Janvier 2016
Editeur: Préludes
Pages: 312

Pourquoi j'ai choisi ce livre:


Je suis tombé dessus par hasard dans ma librairie, le résumé m'a plu! Tout simplement!

Mon avis:


Nicolas Delesalle part en voyage sur un cargo qui l'emmènera du port d'Anvers à celui d'Istanbul. Le confort est spartiate sur ce monstre des mers mais c'est l'occasion pour lui de s'offrir "une cure de déconnexion ou plutôt une cure de reconnexion avec la nature, les éléments et peut être avec moi même"  Il écrit, replonge dans ses souvenirs et nous raconte les péripéties vécues lors de ses reportages. 

Ce n'est donc pas vraiment un récit de voyage mais plutôt une compilation d'anecdotes. Les moments de repos contemplatifs alternent avec ses souvenirs. C'est qu'il a une vie riche Nicolas Delesalle. Il nous emmène avec lui en Afrique, en Afghanistan dans des lieux de guerre où il ne fait pas bon aller se balader. Et c'est une belle leçon d'humanité qu'il nous offre ici. Car "dans les zones de conflit, les relations humaines se nouent plus brutalement qu'ailleurs, les gens donnent et reçoivent beaucoup."

J'ai vraiment apprécié cette lecture, je ne connaissais pas ce reporter et j'ai aimé la personnalité qui transparaît sous cette jolie plume. C'est quelqu'un de profondément humain qui raconte ses histoires avec beaucoup de sincérité, s'attachant essentiellement aux rencontres que ce soit avec ses compagnons de voyage ou avec les autochtones. Malgré les désastres, malgré l'horreur de la guerre, il s'attache à trouver la petite flamme qui brille, l'étincelle de vie là où tout est sombre.
J'ai particulièrement apprécié son écriture, il a un style parfois poétique, parfois caustique. L'humour est présent par petites touches ça et là, même dans des situations dramatiques. Le message n'en est pas moins percutant.

Un vrai coup de cœur donc pour ce livre qui offre un panorama des situations de conflit actuel vu à travers les yeux lucides et bienveillants d'un philanthrope. 

Extrait:


Le courage, la lâcheté, la peur, l'insouciance ne sont peut être que des états quantiques finalement, des images floues qui dépendent des circonstances, des interprétations, du statut de l’observateur et qui changent tout le temps, à toute vitesse. On prête aux gens des traits de personnalité sur la fo d'impressions, on interprète les caractères d'un visage, un menton "volontaire" un nez petit qui "trahit un caractère peu affirmé" ou bien plus simplement à la lumière d'une expérience en apparence décisive, "j'ai vu sa réaction, il n'a pas flanché, on peut lui faire confiance", "elle a crié, c'est une petite nature", ces micro jugements souvent jamais exprimés ailleurs que dans le silence intérieur ou bien dans le dos des intéressés et dans les ricanements entendus, "c'est un coureur", "elle est ambitieuse", "il n'a pas de couilles", mais qui définissent, figent étiquettent et sérient. Ils ne sont pour la plupart du temps que des images arrêtées, de petits blocs flous figés par le flash d'un regard biaisé où aucune vérité ne se cache, de faux panneaux rassurants mais qui n'indiquent rien d'autre qu'un chemin parmi mille autres possibles.

Citations:


On ne devrait peut être pas trop s'approcher des choses qu'on imagine. On devrait les laisser au loin, intactes.

Certaines personnes ont une étincelle étrange dans les yeux quand ils vous écoutent, ils me font penser à ces téléviseurs en mode veille dont le voyant rouge témoigne d'une vie intérieure intense. avec le temps, j'ai appris à reconnaître dans cette lueur les signes de la bienveillance.

Sur le cargo MSC Cordoba, je revis chaque jour la leçon apprise auprès de Spyros: renoncer à l'efficacité pour profiter de la beauté. Ne pas courir partout sur le navire afin d'en connaître chaque recoin. Juste s'asseoir sur le pont et regarder la mer danser dans les lueurs du couchant sans plus penser à rien.



Challenge Coupe des 4 maisons: Journal de Jedusor, un livre biographique ou un témoignage, 20 points

lundi 24 octobre 2016

Dans les prairies étoilées - Marie-Sabine Roger



Quatrième de couverture:



L'artiste (moi), l'air inspiré et la mèche en bataille, un muscat frais à point à portée de la main, dessine sur les arbres, en marcel à trous- trous, pour mettre en valeur ses pectoraux d'aquarelliste. En fond de décor, Prune, en petit short blanc et lunettes de soleil, répond aux critiques d'art venu par cars entiers et massés derrière le portail, qui tentent d'apercevoir l'artiste (moi), et de saisir la portée universelle de cette création en train de naître, là-bas, sous les yeux ébahis et son trait magistral.

Prune et Merlin ont quitté la vie citadine pour une vieille ferme pleine de promesses et de travaux à faire, perdue dans la campagne. Auteur de bande dessinée et aquarelliste animalier, Merlin pense accéder enfin au bonheur absolu. Mais la vie ouvre soudain un de ces chapitres sombres. Son meilleur pote, celui qui lui a inspiré son héros préféré et lui a apporté la gloire...
Que va devenir l'univers de Merlin ? Marie-Sabine Roger donne naissance à une tribu de personnages attachants inattendus, et nous entraîne à sa suite dans l'imaginaire d'un artiste aux prises avec sa création.

Quelques infos:


Date de parution: 04/05/2016
Editeurs: Le Rouergue
Pages: 302

Pourquoi j'ai choisi ce livre:


Paru au printemps 2016, il s'agit du dernier roman de mon auteur fétiche! Je n'ai même pas eu besoin de lire le résumé, je me suis plongée immédiatement dans sa lecture.

Mon avis:



J'ai retrouvé avec bonheur la plume admirable de Marie-Sabine Roger. Plongé dans les pensées de Merlin c'est à travers ses yeux que nous faisons connaissance avec sa vie, son oeuvre, sa Prune, sa ferme, son meilleur pote, ses chats et toute une galerie de personnages secondaires (mention spéciale à Tante Foune qu'on adore détester et Cirrhose, une chatte furieuse en qui j'ai cru reconnaître une certaine Môminette!) 
Comme d'habitude, avec son écriture drôle et son sens de la formule, Marie-Sabine Roger aborde avec sincérité des thèmes tels que l'amitié, la mort, l'art...

Sa plume se fait tendre pour parler d'amour...

Depuis que je la connais, je n'ai cessé d'être amoureux fou d'elle, et je crois bien que ça s'aggrave, comme tout affection de très longue durée. J'ai posé sa main à sa place dédiée, au milieu de sa cuisse mince. C'est une geste qui me rassure, qui me fait me sentir vivant. Elle a souri, en posant sa main sur la mienne.

ou pudique quand elle parle du deuil...

L'ami qui part, ou l'amant, ou l'enfant, c'est toute une saison de la vie qui s'achève, et jamais plus ne reviendra. Il nous faut accepter ces puits creusés à vif dans la chair des mémoires, nous asseoir sur le bord un instant et pleurer, puis repartir, et laisser derrière nous des paysages effacés à jamais et qui ne vivront plus que dans nos souvenirs.

Sa faculté à trouver les mots justes pour exprimer des ressentis, des situations déjà vécues m'émeut ou me fait sourire à chaque fois, c'est selon.... 

Ce n'est pas l'ampleur des dégâts qui fait l'étendue de la peine. J'en ai connu qui pensaient au suicide après avoir perdu un album de photos. Mais le plus étrange, c'est que l'épreuve surgit souvent à l'instant même où le bonheur semblait acquis. Avec une précision de frappe chirurgicale.

J'ai donc retrouvé ici tout ce que j'aime dans l'écriture de Marie-Sabine Roger. Mais plus encore, j'ai découvert un univers. Elle aborde ici le thème de la création artistique et de cette relation particulière qui unit un auteur et son public. J'ai aimé voir Merlin réfléchir, hésiter, dessiner, raturer, s’enthousiasmer sur sa planche à dessin et assister à la naissance de son oeuvre. 

J'ai refermé ce livre avec un doux plaisir mélancolique de devoir quitter ces personnages si attachants. 

 Ces gens-là sans qui, nous, lecteurs, ne serions pas ce que nous sommes. Moins de rêves en nous, moins de lieux visités, moins de voix chuchotant la vie à nos oreilles. Gamins à qui personne ne viendrait raconter des histoires, jamais, et qui auraient perdu leurs yeux émerveillés.


Encore quelques jolies phrases:


Les femmes ont une force que nous sommes loin d'avoir, Merlin. Mais tout le mérite nous en revient: grâce à nous, elles sont des siècles d'apprentissage derrière elles. Des siècles d'esclavage, de soumission, de tartes dans la gueule. Et malgré tout, elles vivent, elles survivent, elles se battent. Elle se marrent. Et à la fin de leur vie, elles ne chialent pas sur elles-mêmes, comme je suis en train de le faire. On est vraiment des amateurs à côté d'elles.

Prune est persuadée que le temps est un allié. Elle croit qu'en s'écoulant, il arrange les choses. Tout devrait lui prouver le contraire, à commencer par nous pauvres humains. Nous vieillissons. Nous finissons. Et les étoiles meurent. Les montagnes s'érodent. Les fleuves se tarissent. 
Mais j'ai beau lui énumérer tout ce que le temps détruit, elle m'opposera que le printemps revient, que les arbres refleurissent, et que nous nous sommes rencontrés au mitan de nos vies.
La peste soit des gens qui voient la vie en rose.


Quand on a de la merde dans les yeux, on se croit entouré d'étrons.



Il y en aurait tant d'autres, mais il me faudrait pour cela taper la quasi totalité du roman....




Challenge Coupe des 4 maisons: Dragées surprise, un livre dont vous n'avez pas lu le résumé, 20 points



vendredi 16 septembre 2016

Terre des oublis - Duong Thu Huong



Quatrième de couverture:


Alors qu'elle rentre d'une journée en forêt, Miên, une jeune femme du Hameau de la Montagne, situé en plein cœur du Vietnam, se heurte à un attroupement: l'homme qu'elle avait épousé quatorze ans auparavant, dont la mort comme héros et martyr avait été annoncée depuis longtemps déjà, est revenu. Miên est remariée à un riche propriétaire terrien, Hoan, qu'elle aime et avec qui elle a un enfant. Bôn, le vétéran communiste, réclame sa femme. Sous la pression de la communauté, Miên, convaincue que là est son devoir, se résout à aller vivre avec son premier mari.

Pourquoi j'ai choisi ce livre:


J'ai retrouvé ce titre griffonné sur un bout de papier dans mon carnet de lecture. Je ne sais plus à quelle occasion j'ai pu avoir connaissance de ce roman. Comme il rentrait dans le cadre de mes deux challenges en cours, c'était l'occasion d'en savoir un peu plus sur cette histoire.

Pourquoi ce livre est un vrai coup de coeur:


Cette fresque romanesque nous emmène au plus profond du Vietnam. Sous la plume de l'auteur naissent les paysages, les couleurs, les senteurs.... Ce style métaphorique peut en rebuter certains; ces longues descriptions rendent parfois la lecture ardue mais la puissance des mots stimule nos sens. Les personnages prennent vie sous nos yeux, les paysages s'animent...
Au delà  de ce voyage, cette oeuvre magistrale parle d'amour, d’amitié, de désir, de séparation....
Chaque chapitre est consacré à un des protagonistes qui dévoile au fil des pages son histoire. Le passé et le présent s'imbriquent. leurs pensées, leurs regrets sont révélés au travers des monologues intérieurs écrits en italique. Leur psychologie est étudiée avec finesse, sans jugement. Pas de méchant ou de gentil, juste des êtres confrontés à des choix difficiles, dictés par une société aux valeurs archaïques aux noms desquelles ils sacrifient leur bonheur. Ce système de pensée si éloigné de nos valeurs occidentales m'a surpris. Il ne fait pas bon d'être une femme ou un vétéran dans ce Vietnam d'après guerre. J'ai aimé les dialogues lors des clubs familiaux. Anonymes, ils représentent ces codes archaïques et sexistes auxquels Miên, Hoan et Bôn doivent se soumettre.
Cette lecture est bouleversante et enrichissante. Ce livre est pour moi un véritable chef d'oeuvre.

Citations:


Le train de la vie n'offre qu'un seul voyage, il ne revient jamais dans une gare qu'il a quitté.

L'enfance est la base la plus solide pour édifier un être humain

Les mois et les années semblent longs, interminables et, pourtant, quand on se retourne pour les regarder, ils semblent aussi brefs qu'une pluie, l'ombre d'un nuage, le rêve d'une nuit d'été

La curiosité des gens n'est pas aussi innocente que vous le dites. Elle s'accompagne toujours de préjugés, de cruauté. Souvent, elle tue, un homme, un amour. Elle détruit une famille sans risque le tribunal ou la prison. Elle n'a même pas de visage sur lequel on puisse cracher... Ce qu'on appelle la curiosité, l'opinion, la rumeur de la foule, est une chose invisible et pourtant terrifiante.




Challenge Coupe des 4 maisons: Cho Chang, livre dont le héros est asiatique, 60 points
Challenge Les jeux olympiques: Pays: Vietnam, Continent Asie
2 pays sur 10

mercredi 29 juin 2016

Et je danse, aussi - Jean Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux


Quatrième de couverture:


La vie nous rattrape souvent au moment où l'on s'y attend le moins.

Pour Pierre-Marie, romancier à succès (mais qui n'écrit plus), la surprise arrive par la poste, sous la forme d'un mystérieux paquet expédié par une lectrice. Mais pas n'importe quelle lectrice! Adeline Parmelan, "grande, grosse, brune" pourrait bien être son cauchemar... Au lieu de quoi, ils deviennent peu à peu indispensables l'un à l'autre. Jusqu'au moment où le paquet révélera son contenu et ses secrets...

Pourquoi j'ai choisi ce livre:


C'est un livre dont on dit beaucoup de bonnes choses dans les blogs littéraires. La façon dont il a été construit m'a intrigué; Jean-Claude Mourlevat envoie un premier mail à Anne-Laure Bondoux qui lui répond. Ils improvisent un échange de mails entre deux personnages et au bout de quelques mois de "jeu" est né ce roman. 


Pourquoi j'ai eu un coup de cœur pour ce livre:


Pierre-Marie Sotto, écrivain à succès en panne d'inspiration, reçoit une grosse enveloppe de la part d'une de ses lectrices. Il lui répond gentiment qu'il ne lira pas ce manuscrit et lui propose de lui renvoyer son enveloppe. Mais Adeline Parmelan ne se laisse pas démonter et lui répond que ce n'est pas ce qu'il croit. L'écrivain hésite, finit par garder l'enveloppe tout en s'abstenant de l'ouvrir. S'ensuit un échange épistolaire où les deux personnages se découvrent et se comprennent. Ils se racontent leur quotidien, leurs déboires sentimentaux, leurs échecs ou leurs réussites. Le tout sur un ton jubilatoire, leurs échanges se transforment en véritable joute verbale pleine de fantaisie et de bons mots. Ils abordent les thèmes les plus tristes avec de l'humour tout en gardant une certaine gravité.
Pierre-Marie écrit également à son éditeur, ses amis, une admiratrice nymphomane. L'arrivée de ces différents personnages donne du rythme à l'histoire. Je ne me suis pas ennuyée une minute
Au fur et à mesure de la lecture, le mystère autour de l'enveloppe s'épaissit, que contient-elle? l'ouvrir ou pas? Nous suivons les questionnements de Pierre-Marie, les indices laissés par Adeline... Le suspens monte crescendo et je me suis surprise à ne pas avoir du tout envie de fermer le livre alors que l'heure d'aller au lit était plus qu'avancée! 
La fin, surprenante, est à la hauteur du début de l'histoire.

C'est donc un livre drôle et profond à la fois, positif, parfois mystérieux.
Un vrai petit bijou fait de papier et de petits caractères noirs!


Citations:


Le rejet et les humiliations auraient pu me détruire; j'ai préféré m'endormir. M'anesthésier. Mais certains événements récents m'ont réveillée de cette longue torpeur, et à présent, je veux vivre pleinement, sans concession.

La différence entre l'amour et le meurtre? Il n'y en a pas. Dans les deux cas, la même question se pose: que faire du corps, après?

Ne vous moquez ni des riches, ni des vieux, vous pourriez le devenir plus tôt que prévu (surtout vieux)

Chaque fois que j'ai eu la bonne idée d'écrire en écoutant ce genre de musique grandiose, je me suis pris pour un génie et j'ai déchanté en me relisant dans le silence. C'est comme quand on prend l'avion: c'est l'avion qui vole, pas vous.

Quant à moi, j'ai essoré ma dernière serpillière hier à 23 heures, puis je me suis écroulée sur le canapé, où j'ai dormi en position fœtale jusqu'au premier chant d'oiseaux parisien, à savoir l'automobiliste impatient (Connardus vehiculum) lançant son fameux coup de klaxon sur le boulevard.